Antoine Dupont (Ademe), Maud Herbreteau (La Pyrénéenne), Guillaume Bourger (Atalian), Momar Mbaye (Senef) et Séverine Wilson (Services)
C’est un enjeu majeur pour les entreprises de propreté, et ce à plusieurs niveaux : environnemental, réglementaire et économique. L’urgence climatique impose de poursuivre la réduction des émissions de CO2. Et c’est aussi un sujet important car il impacte directement les conditions de travail des salariés et qu’il fait, de plus en plus, partie des exigences des clients. Pour y répondre, les professionnels du secteur doivent élaborer un projet de mobilité durable qui contribue également à leur performance globale. Quelle(s) énergie(s) privilégier lors du renouvellement de la flotte de véhicules ? Comment optimiser l’usage de la voiture et mettre en place un plan de déplacement des salariés en étudiant les zones d’intervention et les trajets domicile / travail ? Quelles solutions alternatives choisir et comment favoriser les transports en commun ? Autant de questions abordées lors du Services Live du 17 octobre 2025, qui a réuni quatre intervenants déterminés à mettre en place des solutions face à ces nouveaux défis.
Contexte législatif et état des lieux
« La loi européenne sur le climat fixe l’objectif de neutralité carbone en 2050, avec deux étapes : une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) de moins 55 % par rapport à 1990 en 2030, et moins 90 % en 2040, affirme Antoine Dupont, chef de service adjoint Transports et mobilité, au sein de l’Ademe. Le secteur des transports est le premier émetteur de GES avec un tiers des émissions françaises. » La France a décliné l’objectif de l’UE et mis en place la stratégie bas-carbone pour l’atteindre. Or, selon Antoine Dupont, « d’ici à 2030, nous devons encore réduire de 30 % les émissions de transport. Le rythme de réduction en 2024 était de moins 0,7 %, un effort fort et important est donc observé. »
Rappel réglementaire
La loi LOM, adoptée en 2019, fixait un objectif de 50 % de renouvellement des véhicules par des modèles à faibles émissions d’ici 2030. Elle a été renforcée par la loi Climat et Résilience de 2021, qui porte désormais cet objectif à 70 %.
Les entreprises ont un rôle majeur à jouer puisque le motif de déplacement pour raisons professionnelles, y compris le trajet domicile-travail, est la première raison de déplacements. Les organisations doivent travailler sur leur accompagnement envers leurs salariés concernant la mobilité sur site mais aussi intersites. Pour ce faire, des obligations réglementaires ont été réfléchies, dont le plan de mobilité employeur (PDME). Le sujet est traité dans le cadre des négociations annuelles obligatoires. Un plan de mobilité employeur est mis en place, pour les sociétés dont les sites ont plus de 50 salariés. Il comporte quatre grands items : le constat, les actions à mettre en œuvre, le financement et le suivi.

© La Pyrénéenne
Maud Herbreteau, La Pyrénéenne, « C'est important d'informer les agents afin qu'il puisse comprendre le projet. »
Pour Maud Herbreteau, responsable QSE adjointe à La Pyrénéenne, une entreprise de propreté spécialisée dans les transports comptant 3 000 employés, le plan de mobilité a déjà été lancé, il y a plus d’un an. « Nous sommes dans cette phase de déploiement des actions, explique-t-elle. Le projet a été porté au sein de l’entreprise, au niveau de la direction QSE et générale, puis a été déployé directement sur les sites par le service QSE. » Selon elle, c’est aussi une forte demande des clients, car ils ont des objectifs et des ambitions : « aujourd’hui, c’est réellement devenu un enjeu majeur de pouvoir travailler sur ces sujets de la mobilité. » De nombreux outils aident également à développer ces projets. La Pyrénéenne a fait le choix de les réaliser en interne, et le site du Monde la Propreté l’a beaucoup aidée grâce à ses nombreuses ressources.
« La mobilité est un enjeu majeur dans le cadre de la transformation du groupe », déclare Guillaume Bourger, directeur des achats du groupe Atalian. Le renouvellement de la flotte fait partie intégrante de ce changement. L’entreprise négocie avec des partenaires pour la verdir. Selon lui, ces évolutions peuvent être perçues comme des contraintes, mais des opportunités peuvent y être décelées, notamment parce que les clients sont de plus en plus demandeurs d’actions fortes et visibles.

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Momar Mbaye, Senef, « La télématique peut aider les entreprises de propreté à la gestion des remplacements, en trouvant le salarié le plus proche. »
« Étant au cœur du système d’information, nous nous devons de fournir des outils permettant aux entreprises de propreté d’optimiser les déplacements de leurs salariés », complète Momar Mbaye, président du groupe Senef, éditeur de solutions logicielles (Progiclean notamment). Il s’agit par exemple, d’intégrer Google Maps directement dans la solution. « L’idée, c’est que l’opérateur n’ait pas à sortir du logiciel, pour lui faciliter ses moments de déplacements », souligne-t-il. Aujourd’hui, Senef est capable de voir, au quotidien, pour chaque salarié, le nombre de kilomètres faits, que ce soit en voiture, à vélo, ou en transports.
« La démarche commence par une étape importante, qui est la partie diagnostic : connaître les déplacements domicile-travail des salariés et les types de mobilité, explique Maud Herbreteau. Il faut également faire un recensement des infrastructures disponibles autour des sites car cela va impacter sur les actions menées. » Celles-ci ne doivent pas déroger à la sécurité des salariés, par exemple, si l’entreprise propose des plans de mobilité douce, type vélos, il doit y avoir des voies cyclables autour du site. La deuxième étape est le déploiement des actions. Pour Maud Herbreteau, la phase de sensibilisation doit être amenée auprès des équipes le plus tôt possible. « C’est important d’informer les agents afin qu’ils puissent comprendre le projet, puisqu’ils font partie de celui-ci. Quand on leur demande leur type de mobilité utilisée, la question étant intrusive, ils doivent comprendre l’objectif. » La communication avec leurs salariés se fait, quant à elle, directement sur le terrain, quotidiennement, par le biais de discussions directes, ainsi qu’auprès du CSE. Par ailleurs, elle note une certaine sensibilisation quant à ce sujet : « Que ce soit en Île-de-France ou en province, les temps de trajets sont conséquents, l’impact économique à passer aux transports en commun peut donc profiter aux salariés. Leurs retours étant positifs, ils se sont totalement intégrés à cette démarche. » Au sein de la Pyrénéenne, la question de la mobilité intervient systématiquement à l’accueil d’un nouvel arrivant, et l’entreprise communique à chaque embauche les ressources disponibles autour de leurs sites. Les collaborateurs sont interrogés sur leur mode de déplacement, afin de mettre à jour en continu le diagnostic.
Du côté d’Atalian, la démarche de mobilité est construite de manière progressive. Guillaume Bourger souligne « qu’il n’est pas possible de changer toute sa flotte du jour au lendemain », d’autant plus que le parc compte plus de 3 600 véhicules. Pour autant, le groupe souhaite verdir sa flotte le plus rapidement possible, mais il doit emmener l’ensemble des équipes, y compris les CSE. « Nous pouvons recevoir des avis très positifs et encourageants, mais nous ressentons aussi beaucoup de craintes, de questionnements sur les évolutions à venir », affirme-t-il. Nécessaire, la télématique va leur permettre de récolter des données pour mieux maîtriser leur flotte et ses aléas. Elle peut néanmoins être interprétée comme un moyen de surveillance, qui pourrait stresser davantage le salarié. Pour rassurer leurs collaborateurs, plusieurs canaux de communication ont été créés, notamment leur feuille de route, dans laquelle le groupe s’engage à réduire son empreinte carbone à plus de 50 % à l’horizon 2030.

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Pour proposer à leurs salariés d'utiliser le vélo, les entreprises de propreté doivent s'assurer des infrastructures existantes autour du site.
Quelle place pour les outils digitaux ?
Afin de mettre en place ce type de démarche, il est nécessaire pour les entreprises de s’équiper de différents outils digitaux. « Aujourd’hui, l’idée est de ne pas être à l’aveugle, lorsque l’entreprise ouvre un nouveau site ou lorsqu’elle embauche un nouveau salarié, souligne Momar Mbaye. Cela demande de réoptimiser régulièrement l’organisation et déplacer potentiellement les salariés. » Pour pouvoir le faire, il faut de la visibilité qu’apportent les outils technologiques. « Les intervacations et le temps d’arrêt entre les sites sont des sujets majeurs : si le salarié commence sa journée de 7 heures à 9 heures quelque part et reprend à 16 heures ailleurs, que fait-il entre temps ? Aujourd’hui, sans outils digitaux, c’est compliqué d’optimiser la mobilité. » Senef utilise donc les données des salariés : la localisation, le type de contrat, les secteurs d’intervention, les sites et les compétences. « Avant d’attribuer un chantier à un agent, il y a un certain nombre de critères à prendre en considération. La digitalisation permet d’être plus rapide et plus efficace que de le faire manuellement. Elle doit être un outil d’aide à la décision », déclare Momar Mbaye.
Optimiser l’usage des véhicules
« On est dans une tendance globale d’accélération », estime Antoine Dupont. Ce phénomène s’explique par la baisse du coût de la mobilité, mais aussi par une tendance d’éloignement des bassins de vie et de l’emploi. « 9 déplacements sur 10, pour des raisons de travail, se font seuls dans la voiture », précise-t-il. Le covoiturage se place alors comme une réponse face aux travailleurs ruraux étant obligés d’utiliser leurs voitures. Selon l’Ademe, chaque trajet de courte distance effectué en covoiturage pour des raisons professionnelles permet d’économiser quasiment 3 kg de CO2.
Maud Herbreteau complète : « pour certains agents, le covoiturage est assez inné. Il est donc intéressant de le pratiquer, et notamment hors Île-de-France. » La Pyrénéenne communique beaucoup dessus pour le favoriser, tout en prenant en compte la cartographie ainsi que les horaires de travail des salariés.

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Guillaume Bourger, Atalian, « Le fait d'avoir des équipes qui vont sur des sites clients peu équipés de bornes complexifie les options de recharges. »
Chez Atalian, des systèmes de navettes ont été mis en place pour emmener les salariés sur des sites éloignés des transports en commun. En revanche, les initiatives locales ne suffisent pas à avoir un réel impact écologique. « Nous avons testé les mobilités douces en mettant des primes pour les vélos ou encore en utilisant des trottinettes sur certains chantiers », témoigne Guillaume Bourger. Atalian prévoit un plan sur quatre ans, avec environ 1 000 véhicules renouvelés par an. « À l’heure actuelle, plus de 400 voitures sont considérées comme à faibles émissions. Sur les véhicules de fonction, nous orientons les salariés vers l’électrique », signale-t-il. La création de bornes électriques constitue aussi un besoin, qu’elles soient chez eux ou chez les clients, pour éviter de passer leur temps à recharger les véhicules. « Le fait d’avoir des équipes qui vont systématiquement sur des sites clients qui sont peu, voire pas équipés de bornes, complexifie forcément les options de recharges », reconnaît Guillaume Bourger, en soulignant la nécessité que ses clients s’investissent également sur cette question.
« Pour les parkings de plus de 20 places, l’installation d’une borne de recharge minimum est obligatoire. En France, plus de 180 000 bornes sont déployées. » complète Antoine Dupont. Il tient également à mettre un point de vigilance : « les émissions des véhicules hybrides rechargeables sont 3,5 fois supérieures que celles de voitures similaires. » L’Ademe estime que l’empreinte carbone est deux à trois fois moins importante pour un véhicule électrique que pour un véhicule thermique.
La Pyrénéenne priorise, elle aussi, l’électrique dès qu’il y a les infrastructures adéquates, tandis que l’hybride a été effacé de leur renouvellement. Son coût étant conséquent, elle cherche à l’optimiser. « Nous réfléchissons aux réels besoins de véhicules : réduire le nombre et les mutualiser, pour ensuite réinvestir dans l’électrique », explique Maud Herbreteau.

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Il est important que les clients s'impliquent aussi dans l'installation de bornes électriques.
Des actions alternatives…
Au côté des actions pour optimiser l’usage de la voiture, des solutions alternatives existent. « Il peut y avoir un blocage concernant l'usage des outils digitaux. C’est pourquoi nous organisons des animations avec nos équipes pour expliquer leur utilisation », indique Maud Herbreteau. L’objectif de l’entreprise est de les accompagner vers ce changement, sans l’imposer. « Pour les rassurer, nous pouvons faire le premier trajet avec eux, mais aussi leur fournir des kits de sécurité pour les déplacements à vélo. Nos clients sont aussi intégrés : nous les incitons à prévoir des parkings à vélo afin d’assurer le stationnement des vélos en sécurité », poursuit-elle. Chez Atalian, plusieurs initiatives ont été mises en place : des casiers pour ranger son casque et de quoi sécuriser son vélo.

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Antoine Dupont, Ademe, « Se déplacer est une compétence, il est donc extrêmement important d'en donner la capacité aux salariés. »
Autre piste : le véhicule intermédiaire, qui se situe entre le vélo-cargo et la voiture classique, se présente aussi comme une solution alternative. « Celui-ci a un faible impact environnemental et est beaucoup moins cher, tout en répondant à des cas d’usages similaires aux véhicules traditionnels », souligne Antoine Dupont. Cette alternative permet également de favoriser l’accès à l’emploi pour les personnes qui ne détiennent pas le permis de conduire.
Et demain ?
« Si tout va bien, le déploiement du projet de télématique se fera à partir du mois de novembre après consultation des IRP. Douze à dix-huit mois seront nécessaires pour équiper l’ensemble de la flotte. Ils pourront notamment détecter des conduites à risque ou des consommations anormales », promet Guillaume Bourger. « Des outils technologiques de gestion de flotte peuvent informer sur le mode de conduite des salariés », complète Momar Mbaye. Selon lui, l’intelligence artificielle peut jouer un rôle dans la collecte et la corrélation de datas provenant de différents logiciels. « L’IA peut faire parler la data directement. La télématique, quant à elle, peut aider les entreprises de propreté à la gestion des remplacements, en trouvant le salarié le plus proche », ajoute-t-il. Du côté de la Pyrénéenne, le travail en continu et/ou en journée continuera d’être privilégié pour réduire le fractionnement des vacations et donc les déplacements et favoriser l’usage des transports en commun.
Outil de calcul : Estimer les émissions de gaz à effet de serre des déplacements
Développé par le Fare Propreté, Iter Propreté est un outil gratuit qui permet d’estimer les émissions de gaz à effet de serre liées aux déplacements domicile/travail des collaborateurs affectés à des sites clients (agents, chefs d’équipe…).
Deux usages sont paramétrés : une estimation à l’échelle de l’entreprise (donnée utile pour la réalisation d’un Bilan Carbone) et une estimation à l’échelle d’un site client (pour une utilisation prospective dans le cadre d’une réponse à un appel d’offres).
En savoir plus : www.monde-proprete.com/offre-mobilite
Formation à la mobilité durable
La formation mobilité proposée par le Fare Propreté se compose désormais de trois modules de 2 h 30, en visio, qui permettent de prendre en main le sujet efficacement et d’adopter tout de suite la bonne approche dans les entreprises. Ce parcours, financé par le Fare Propreté, permet de mesurer et analyser les émissions carbones liées à la mobilité des collaborateurs, de déployer des actions en faveur d’une mobilité plus durable et de faire de sa politique mobilité un atout commercial tout en embarquant ses collaborateurs.
En savoir plus : www.monde-proprete.com/offre-mobilite